Françoise Dolto est connue pour son travail psychanalytique auprès des enfants. Plus de 20 ans après sa disparition, que reste-t-il de cette figure qui a profondément marqué son époque ? Qu’avons-nous retenu de son enseignement ?



Dolto à son époque


Lorsqu’elle était elle-même enfant, Françoise Dolto disait qu’elle voulait devenir « médecin de l’éducation ». Devenue psychanalyste, celle-ci avait coutume de dire que c’était les enfants qui lui avaient appris la psychanalyse.
Tout son travail a permis que s’opère un véritable tournent dans la manière d’envisager l’être humain dans le début de sa vie, tournent dont l’héritage, toujours actif aujourd’hui, est immense. Par son engagement psychanalytique et sa grande finesse clinique, ce sont les principes-mêmes de l’éducation que Dolto a bousculé. S’opposant aux techniques de dressage couramment utilisées auprès des enfants à son époque, elle a proposé une éducation visant à élever ces êtres humains en développement, en les considérant depuis le départ comme des personnes à part entière. Les élever impliquait dès lors que l’adulte était là pour aider l’enfant à franchir des étapes, à progresser sur le chemin de l’autonomie, pour finalement devenir adulte, c’est-à-dire capable d’assumer sa subjectivité, de prendre les décisions le concernant, de faire des choix, d’être responsable.


La visée humaniste de Françoise Dolto


Pour Dolto, l’un des rôles de l’adulte était d’accompagner l’enfant à faire certains renoncements à mesure qu’il franchissait des étapes de développement (celle du sevrage par exemple, qui implique la privation du sein, ou encore celle de la marche, qui implique de renoncer aux bras).
Sa démarche était fondamentalement humaniste, doublée d’une éthique qui ne laissait place à aucune complaisance. Pour elle, un enfant était une personne, une personne à part entière, à considérer et à respecter comme telle. Si ce constat peut nous paraître évident aujourd’hui, il ne l’était pas à l’époque de Dolto, et c’est en cela que la portée de son message a été colossale. Pour elle, l’enfant « comprend ce qu’on lui raconte, même quand il n’a pas encore le langage. » [1]-15.
Sa démarche visait à rendre possible aux enfants qu’elle recevait « la vie dans la communauté des humains. » [1]-17. Cette position était d’autant plus novatrice qu’elle l’appliquait également aux enfants psychotiques, en grande souffrance, alors que la grande majorité des professionnels refusaient de prendre ces enfants en traitement. Pour elle, il s’agissait en fait d’une résistance du thérapeute, de sa peur à l’idée que le traitement psychothérapeutique n’échoue et finalement, d’une démission, là où au contraire il était question pour elle d’aller chercher l’enfant là où il se trouvait pour pouvoir l’accompagner dans son humanisation.


Dolto : jusqu’à quel point ?


Il a souvent été reproché à Françoise Dolto de prôner une éducation conduisant à la fabrique d’ « enfants rois » et à la disparition de toute autorité parentale, au profit d’échanges et de négociations interminables entre parents et enfants. Conséquences ou dérives, qu’en est-il vraiment ?
Dolto avait elle-même identifié que de nombreux professionnels cherchaient à la copier. Elle les mettait pourtant en garde, disant que les effets d’un tel copiage étaient catastrophiques. Pour elle, son style pouvait inspirer mais n’était en aucun cas à dupliquer.
Pour Dolto, le désir de tout enfant est fondamentalement progressiste, c’est-à-dire porté vers l’avant et non vers une stagnation voire une régression de son état actuel. Pour elle, le développement et la maturation d’un être humain se déroulent donc sans heurts à partir du moment où l’adulte ne vient pas les pervertir ou les entraver. [1] p.27
Avec le temps, une confusion a pu naître chez certains lecteurs de Dolto et avec elle, la crainte que cette nouvelle approche de l’enfant créé des enfants-tyrans. Pourtant, Dolto insistait sur l’importance de poser des limites aux enfants, mais toujours en leur expliquant, et sans autoritarisme. Dans son enseignement, écouter un enfant n’était donc pas synonyme d’une absence de limites.


La révolution du langage


Dolto disait : « Tout ce qui est parlé devient humain. Tout ce qui n’est pas parlé, pour l’enfant, reste à l’état d’insolite et n’est pas intégré à la relation qu’il a avec sa mère » [2]-25. C’est dans ce sens qu’elle insistait pour qu’une parole juste puisse être portée aux petits et ce, le plus tôt possible.
Par ailleurs, Dolto insistait beaucoup sur le fait qu’il était capital d’éviter toute humiliation pour l’enfant (fessée, moquerie, etc.), expliquant que si cela pouvait avoir des effets sur le moment, ceux-ci n’étaient jamais bons sur le long terme, rappelant à ce propos que le long terme était justement l’enjeu de l’éducation [2].
Enfin pour Dolto, les difficultés rencontrées dans l’éducation naissaient du fait que les parents n’aient pas pris en considération le désir de l’enfant. Elle écrivait : « Chaque fois qu’il y a des difficultés entre parents et enfants, c’est parce que l’enfant n’a pas été libre de dire non à ce qui lui était proposé, ou parce que dans le cas où il a acquiescé et où, à l’expérience, il change d’avis, son refus n’est pas accepté. » [2]-158. Le langage a donc très vite pris une part capitale dans son approche.


L’héritage de Dolto


L’apport de Françoise Dolto a dépassé le champ de la psychanalyse en ayant une portée politique, sanitaire, sociale et culturelle. Tout en réaffirmant la place, toujours actuelle, de la psychanalyse dans la cité, elle a permis que les enfants puissent être considérés et respectés comme des personnes à part entière, invitant les adultes à occuper leur place de pères, de mères, d’éducateurs et donc de responsables, avec toute l’importance que cela représentait pour l’avenir de ces enfants. Elle disait : « Mon but est d’arriver à ce que les parents comprennent qu’ils ont les moyens de résoudre eux-mêmes leurs difficultés. (…) Que les parents considèrent que leurs enfants sont là non pas pour leur poser des problèmes, mais pour vivre avec eux en grandissant, en évoluant. » [3]-8.


Chloé Blachère

Psychothérapeute à Paris 18e et Paris 9e


[1] O. Grignon. « L’apport de Françoise Dolto dans la psychanalyse », Conférence à Dijon, le 20 juin 1997. érès, « Le coq-héron ». 2002/1 n°168. pp 13 à 36.
[2] F. Dolto. Lorsque l’enfant paraît, tome 1, Le Seuil, 1977.
[3] F. Dolto. Lorsque l’enfant paraît, tome 2, Le Seuil, 1978.