La psychanalyse a cette spécificité de considérer avec attention ce que Freud a nommé, il y a plus d’un siècle, la réalité psychique[1]. En effet, en marge de la réalité matérielle et des événements qu’un être est amené à vivre au cours de son existence, évolue une autre réalité, intérieure, singulière, qui peut n’avoir aucun lien avec la réalité matérielle et qui, pourtant, aura parfois une incidence considérable quant au regard qu’un être posera sur lui-même et sur le monde qui l’entoure, et sur les choix qui seront faits.


Cette distinction entre réalité psychique et réalité matérielle, nous la devons donc à Freud, lorsqu’il fait évoluer sa théorie de la séduction, aussi appelée par lui Neurotica[2]. Alors que jusqu’à cette époque (nous sommes en 1897), Freud identifiait la source de la névrose hystérique dans les abus réellement subis dans l’enfance, il renonce finalement à cette hypothèse en avançant l’idée que le trauma sexuel vécu n’est pas l’unique origine possible des névroses. Il ouvre alors sa lecture du trauma au fantasme, et donc, à l’incidence que peut avoir la vie psychique d’une personne dans le développement de symptômes. Cette hypothèse, profondément déstabilisante, avance l’idée que réalité matérielle et réalité psychique ne sont pas traitées différemment dans l’inconscient. Voici ce qu’il écrit dans sa lettre écrite à Wilhelm Fliess en septembre 1897 : « (…) il n’y a pas de signe de réalité dans l’inconscient, de sorte que l’on ne peut pas différencier la vérité et la fiction investie d’affect.[3]»


Et pourtant, l’erreur qu’il est facile de faire, même plus d’un siècle après cette découverte freudienne, serait de ne prêter attention qu’aux seuls faits connus de l’enfance en oubliant d’entendre les enjeux fantasmatiques qui peuvent y être mêlés, avec l’idée que considérer la réalité psychique viendrait amoindrir la gravité de faits vécus réellement, voire les dénier. Il n’en est rien et Freud lui-même, déjà en 1917, le soulignait lorsqu’il écrivait :

« Ne croyez d’ailleurs pas que l’abus sexuel de l’enfant par les parents masculins les plus proches appartienne totalement au royaume de la fantaisie. La plupart des analystes auront traité des cas dans lesquels de telles relations étaient réelles et pouvaient être constatées de manière irrécusable »[4].

Pour autant, il indique également que « La surprise réside en ceci que ces scènes infantiles ne sont pas toujours vraies.[5]»


Aussi, cette exigence clinique de prêter l’oreille à l’une et l’autre de ces réalités ne réduit en rien la gravité d’événements traumatiques de nature sexuelle ayant pu être subis dans l’enfance. Ces actes sont punis par la loi, puisqu’il s’agit bien là de crimes. Cette vigilance à l’une et l’autre de ces réalités introduit néanmoins l’idée qu’une personne ayant connu un événement traumatique de nature sexuelle dans l’enfance ne développe pas de manière systématique des symptômes par la suite, et qu’une personne n’ayant jamais subi de tels agissements dans l’enfance peut, de par sa vie psychique, développer des symptômes dans l’après-coup.


Finalement, c’est bien en considérant la réalité matérielle et la réalité psychique que le clinicien peut opérer et permettre au patient ou psychanalysant de progressivement démêler les souvenirs des fantasmes.


Chloé Blachère

Psychothérapeute à Paris 18è


[1] Freud, S. (1917). « Leçon d’introduction à la psychanalyse – XXIIIe Leçon : Les voies de la formation du symptôme », in Œuvres Complètes, Vol. XIV, Paris, PUF, 2015, p. 382.
[2] Freud, S. (1897). « Lettre 139 du 21 septembre 1897 », in Lettres à Wilhelm Fliess. 1887-1904, Paris, PUF, 2006, p. 334.
[3] Freud, S. (1897). Ibid., p. 335.
[4] Freud, S. (1917). Op.cit,, p. 384.
[5] Freud, S. (1917). Op.cit, p. 380.